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Muriel Cunin, Universite de Limoges " 'Look then to be well edified' : Monuments, architecturementale et architecture poetique a la Renaissance" La tension permanente, particulièrement sensible dans la littérature de la Renaissance anglaise, entre les images de destruction et la volonté de (re)construction et d'édification passe par la métaphore de l'architecture. La firmitas est, en effet, considérée comme l'un des principes fondamentaux de l'architecture de la Renaissance (Leon Battista Alberti, De re aedificatoria), à une époque où se développe le lieu commun du dieu-architecte et de l'édifice comme "médiateur [qui] élève l'âme"1. Le lien entre architecture et édification se manifeste dès lors aussi bien à travers l'oeuvre bâti qu'à travers les textes. En effet, le temps joue un rôle essentiel et ambivalent dans le processus architectural : il est à la fois destructeur et édifiant, ambivalence soulignée aussi bien dans le traité d'architecture d'Alberti que dans un texte comme l'Hypnerotomachia Poliphili de Francesco Colonna. Le contexte même de la Renaissance ne fait que la renforcer : la passion pour l'archéologie (redécouverte des ruines de Rome) se manifeste sur le terrain mais aussi à travers un travail de reconstruction mentale et textuelle à partir de ces ruines. Ainsi s'établit une "dialectique du texte et du monument bâti dans la constitution de l'archéologie"2. Imaginer à partir des ruines les constructions d'origine est l'un des buts de certains traités rédigés par des architectes et/ou archéologues (Alberti, Descriptio urbis Romae ; Poggio Bracciolini, Ruinarum urbis Romae descriptio) mais également de textes littéraires comme ceux de Colonna (Hypnerotomachia), Spenser (The Ruines of Time, The Ruines of Rome) ou Du Bellay (Les Antiquités de Rome). La mémoire a son rôle à jouer dans ce processus de (re)construction : elle implique une volonté d'édification passant par une construction architecturale qui peut être mentale (ars memoriae), réelle (tombeau funéraire) ou littéraire (tombeau poétique, éloge funèbre). L'ars memoriae part d'une construction architecturale imaginaire que l'on parcourt mentalement comme on lirait un texte. Ce système, exposé dans de nombreux traités de rhétorique, est nécessaire à une époque (l'Antiquité) où papier et imprimerie n'existent pas. S'il disparaît progressivement à la Renaissance, il n'en reste pas moins que cette idée de la mémoire comme lecture et parcours d'une architecture s'apparente aux explorations archéologiques : il existe un lien très fort entre architecture réelle, architecture mentale et texte, ainsi qu'entre éthique (édification) et rhétorique. En effet, si la mémoire joue un rôle considérable chez des architectes comme Vitruve et Alberti, c'est aussi pour des raisons éthiques : architecture et édification sont clairement associées dans un texte d'Alberti en forme d'ekphrasis (description de l'intérieur de la cathédrale de Florence au début du Profugiorum ab aerumna). Cette volonté de mémoire et d'édification s'exprime concrètement dans les artefacts architecturaux (tombeaux funéraires) et littéraires (tombeaux poétiques). On retrouve fréquemment dans les épitaphes un topos courant à l'époque selon lequel le monument poétique est plus solide que le monumentarchitectural. Le paragone entre poésie et architecture remonte à l'Antiquité (Horace). Il est repris par Ronsard (Odes), par exemple, ainsi que par Puttenham, Jonson ou Webster (poèmes in memoriam en forme de colonne ou de pyramide). Ainsi s'opère un transfert de l'architecture au livre, qui devient monument. Alberti lui-même souligne, dans son De re aedificatoria, son double statut d'architecte et d'homme de lettres en se présentant dans l'acte de rédiger, établissant ainsi un parallèle très clair entre la composition de son traité et la construction d'un édifice. Muriel Cunin, Université de Limoges
1 Daniel Payot, Le Philosophe et l'architecte. Sur quelques déterminations philosophiques de l'idée d'architecture, Paris, 1982, p. 101.
2 Françoise Choay, La Règle et le modèle. Sur la théorie de l'architecture et de l'urbanisme, Paris, 1980, p. 71. |